CHOEUR.
Sur la place
Chacun passe,
Chacun vient, chacun va;
Drôles de gens que ces gens-là.
MORALÈS.
A la porte du corps de garde
Pour tuer le temps,
On fume, on jase, l'on regarde
Passer les passants.
REPRISE DU CHOEUR.
Sur la place
Etc.
MORALÈS, aux soldats.
Regardez donc cette petite
Qui semble vouloir nous parler,
Voyez, elle tourne, elle hésite.
CHOEUR.
A son secours il faut aller.
MORALÈS, à Micaëla.
Que cherchez-vous, la belle?
MICAELA.
Je cherche un brigadier.
MORALÈS.
Je suis là,
Voilà!
MICAELA.
Mon brigadier, à moi, s'appelle
Don José ... le connaissez-vous?
MORALÈS.
José, nous le connaissons tous.
MICAELA.
Est-il avec vous, je vous prie?
MORALÈS.
Il n'est pas brigadier dans notre compagnie.
MICAELA, désolée.
Alors il n'est pas là.
MORALÈS.
Non, ma charmante, il n'est pas là,
Mais tout à l'heure il y sera.
Il y sera quand la garde montante
Remplacera la garde descendante.
TOUS.
Il y sera quand la garde montante
Remplacera la garde descendante.
MORALÈS.
Mais en attendant qu'il vienne,
Voulez-vous, la belle enfant,
Voulez-vous prendre la peine
D'entrer chez nous un instant?
MICAELA.
Chez vous!
LES SOLDATS.
Chez nous.
MICAELA.
Non pas, non pas
Grand merci, messieurs les soldats.
MORALÈS.
Entrez sans crainte, mignonne,
Je vous promets qu'on aura,
Pour votre chère personne,
Tous les égards qu'il faudra.
MICAELA.
Je n'en doute pas; cependant
Je reviendrai, c'est plus prudent.
LES SOLDATS, entourant Micaëla.
Vous resterez.
MICAELA, cherchant à se dégager.
Non pas! non pas!
Au revoir, messieurs les soldats.
MORALÈS.
L'oiseau s'envole,
On s'en console.
Reprenons notre passe-temps,
Et regardons passer les gens.
REPRISE.
Sur la place
Chacun passe, etc.
MORALÈS.
MORALÈS.
MORALÈS.
CHOEUR DES GAMINS.
Avec la garde montante
Nous arrivons, nous voilà ...
Sonne, trompette éclatante,
Ta ra ta ta, ta ra ta ta;
Nous marchons la tête haute
Comme de petits soldats
Marquant sans faire de faute.
Une ... deux ... marquant le pas,
Les épaules en arrière
Et la poitrine en dehors,
Les bras de cette manière
Tombant tout le long du corps
Avec la garde montante
Sonne, trompette éclatante,
Nous arrivons, nous voilà,
Ta ra ta ta, ta ra ta ta.
MORALÈS, à don José.
Il y a une jolie fille qui est venue te demander. Elle a dit qu'elle reviendrait ...
JOSÉ.
Une jolie fille?
MORALÈS.
Oui, et gentiment habillée, une jupe bleue, des nattes tombant sur les épaules ...
JOSÉ.
C'est Micaëla. Ce ne peut être que Micaëla.
MORALÈS.
Elle n'a pas dit son nom.
REPRISE DU CHOEUR DES GAMINS.
Et la garde descendante
Rentre chez elle et s'en va.
Sonne, trompette, éclatante,
Ta ra ta ta, ta ra ta ta.
Nous partons la tête haute
Comme de petits soldats.
Marquant, sans faire de faute,
Une ... deux ... marquant le pas.
Les épaules en arrière
Et la poitrine en dehors,
Les bras de cette manière
Tombant tout le long du corps.
Et la garde descendante
Rentre chez elle et s'en va.
Sonne, trompette éclatante,
Ta ra ta ta, ta ra ta ta.
LE LIEUTENANT.
Dites-moi, brigadier?
JOSÉ, se levant.
Mon lieutenant?
LE LIEUTENANT.
Je ne suis dans le régiment que depuis deux jours et jamais je n'étais venu à Séville. Qu'est-ce que c'est que ce grand bâtiment?
JOSÉ.
C'est la manufacture de tabacs ...
LE LIEUTENANT.
Ce sont des femmes qui travaillent là? ...
JOSÉ.
Oui, mon lieutenant. Elles n'y sont pas maintenant; tout à l'heure, après leur dîner, elles vont revenir. Et je vous réponds qu'alors il y aura du monde pour les voir passer.
LE LIEUTENANT.
Elles sont beaucoup?
JOSÉ.
Ma foi, elles sont bien quatre ou cinq cents qui roulent des cigares dans une grande salle ...
LE LIEUTENANT.
Ce doit être curieux.
JOSÉ.
Oui, mais les hommes ne peuvent pas entrer dans cette salle sans une permission ...
LE LIEUTENANT.
Ah!
JOSÉ.
Parce que, lorsqu'il fait chaud, ces ouvrières se mettent à leur aise, surtout les jeunes.
LE LIEUTENANT.
Il y en a de jeunes?
JOSÉ.
Mais oui, mon lieutenant.
LE LIEUTENANT.
Et de jolies?
JOSÉ, en riant.
Je le suppose ... Mais à vous dire vrai, et bien que j'aie été de garde ici plusieurs fois déjà, je n'en suis pas bien sûr, car je ne les ai jamais beaucoup regardées ...
LE LIEUTENANT.
Allons donc! ...
JOSÉ.
Que voulez-vous? ... ces Andalouses me font peur. Je ne suis pas fait à leurs manières, toujours à railler ... jamais un mot de raison ...
LE LIEUTENANT.
Et puis nous avons un faible pour les jupes bleues, et pour les nattes tombant sur les épaules ...
JOSÉ, riant.
Ah! mon lieutenant a entendu ce que disait Moralès?
LE LIEUTENANT.
Oui ...
JOSÉ.
Je ne le nierai pas ... la jupe bleue, les nattes, c'est le costume de la Navarre ... ça me rappelle le pays ...
LE LIEUTENANT.
Vous êtes Navarrais?
JOSÉ.
Et vieux chrétien. Don José Lizzarabengoa, c'est mon nom ... On voulait que je fusse d'église, et l'on m'a fait étudier. Mais je ne profitais guère, j'aimais trop jouer à la paume ... Un jour que j'avais gagné, un gars de l'Alava me chercha querelle; j'eus encore l'avantage, mais cela m'obligea de quitter le pays. Je me fis soldat! Je n'avais plus mon père; ma mère me suivit et vint s'établir à dix lieues de Séville ... avec la petite Micaëla ... c'est une orpheline que ma mère a recueillie, et qui n'a pas voulu se séparer d'elle ...
LE LIEUTENANT.
Et quel âge a-t-elle, la petite Micaëla?
JOSÉ.
Dix-sept ans ...
LE LIEUTENANT.
Il fallait dire cela tout de suite ... Je comprends maintenant pourquoi vous ne pouvez pas me dire si les ouvrières de la manufacture sont jolies ou laides. La cloche de la manufacture se fait entendre.
JOSÉ.
Voici la cloche qui sonne, mon lieutenant, et vous allez pouvoir juger par vous-même ... Quant à moi je vais faire une chaîne pour attacher mon épinglette.
CHOEUR.
La cloche a sonné, nous, des ouvrières
Nous venons ici guetter le retour,
Et nous vous suivrons, brunes cigarières,
En vous murmurant des propos d'amour.
LES SOLDATS.
Voyez-les ... Regards imprudents,
Mine coquette,
Fumant toutes du bout des dents
La cigarette.
LES CIGARIÈRES.
Dans l'air, nous suivons des yeux
La fumée
Qui vers les cieux
Monte, monte parfumée.
Dans l'air nous suivons des yeux
La fumée,
La fumée,
La fumée,
La fumée.
Cela monte doucement
A la tête,
Cela vous met gentiment
L'âme en fête,
Dans l'air nous suivons des yeux
La fumée,
Etc.
Le doux parler des amants
C'est fumée;
Leurs transports et leurs serments
C'est fumée.
Dans l'air nous suivons des yeux
La fumée,
Etc.
LES JEUNES GENS, aux cigarières.
Sans faire les cruelles,
Ecoutez-nous les belles,
Vous que nous adorons,
Que nous idolâtrons.
LES CIGARIÈRES reprennent en riant.
Le doux parler des amants
C'est fumée;
Leurs transports et leurs serments
C'est fumée.
Dans l'air nous suivons des yeux
La fumée,
Etc.
LES SOLDATS.
Nous ne voyons pas la Carmencita.
LES CIGARIÈRES ET LES JEUNES GENS.
La voilà,
La voilà,
Voilà la Carmencita.
LES JEUNES GENS, entrés avec Carmen.
Carmen, sur tes pas, nous nous pressons tous;
Carmen, sois gentille, au moins réponds-nous
Et dis-nous quel jour tu nous aimeras.
CARMEN, les regardant.
Quand je vous aimerai, ma foi, je ne sais pas.
Peut-être jamais, peut-être demain;
Mais pas aujourd'hui, c'est certain.
L'amour est un oiseau rebelle
Que nul ne peut apprivoiser,
Et c'est bien en vain qu'on l'appelle
S'il lui convient de refuser.
Rien n'y fait; menace ou prière,
L'un parle bien, l'autre se tait;
Et c'est l'autre que je préfère,
Il n'a rien dit, mais il me plaît.
L'amour est enfant de Bohême,
Il n'a jamais connu de loi;
Si tu ne m'aimes pas, je t'aime;
Si je t'aime, prends garde à toi! ...
L'oiseau que tu croyais surprendre
Battit de l'aile et s'envola ...
L'amour est loin, tu peux l'attendre
Tu ne l'attends plus ... il est là...
Tout autour de toi, vite, vite
Il vient, s'en va, puis il revient ...
Tu crois le tenir, il t'évite
Tu veux l'éviter, il te tient.
L'amour est enfant de Bohême,
Il n'a jamais connu de loi;
Si tu ne m'aimes pas, je t'aime
Si je t'aime, prends garde à toi!
LES JEUNES GENS.
Carmen, sur tes pas, nous nous pressons tous;
Carmen, sois gentille, au moins réponds-nous.
CARMEN.
Eh! compère, qu'est-ce que tu fais là? ...
JOSÉ.
Je fais une chaîne avec du fil de laiton, une chaîne pour attacher mon épinglette.
CARMEN, riant.
Ton épinglette, vraiment! ton épinglette ... épinglier de mon âme ... Elle arrache de son corsage la fleur de cassie et la lance à don José. Il se lève brusquement. La fleur de cassie est tombée à ses pieds. Eclat de rire général; la cloche de la manufacture sonne une deuxième fois. Sortie des ouvrières et des jeunes gens sur la reprise de.
L'amour est enfant de Bohême,
Etc.
DON JOSÉ.
Qu'est-ce que cela veut dire, ces façons- là? ... Quelle effronterie! ... En souriant. Tout ça parce que je ne faisais pas attention à elle! ... Alors, suivant l'usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, elle est venue ... Il regarde la fleur de cassie qui est par terre, à ses pieds. Il la ramasse. Avec quelle adresse elle me l'a lancée, cette fleur ... là, juste entre les deux yeux ... ça m'a fait l'effet d'une balle qui m'arrivait ... Il respire le parfum de la fleur. Comme c'est fort! ... Certainement, s'il y a des sorcières, cette fille-là en est une.
MICAELA.
Monsieur le brigadier?
DON JOSÉ, cachant précipitamment la fleur de cassie.
Quoi? ... Qu'est-ce que c'est? ... Micaëla! ... c'est toi ...
MICAELA.
C'est moi! ...
JOSÉ.
Et tu viens de là-bas? ...
MICAELA.
Et je viens de là-bas ... C'est votre mère qui m'envoie...
JOSÉ.
Ma mère ...
JOSÉ.
Eh bien, parle ... ma mère ...
MICAELA.
J'apporte de sa part, fidèle messagère,
Cette lettre.
JOSÉ, regardant la lettre.
Une lettre.
MICAELA.
Et puis un peu d'argent.
JOSÉ.
Et puis?
MICAELA.
Et puis? ... vraiment je n'ose
Et puis ... encore une autre chose
Qui vaut mieux que l'argent et qui, pour un bon fils,
Aura sans doute plus de prix.
JOSÉ.
Cette autre chose, quelle est-elle?
Parle donc.
MICAELA.
Oui, je parlerai;
Ce que l'on m'a donné, je vous le donnerai.
Votre mère avec moi sortait de la chapelle,
Et c'est alors qu'en m'embrassant,
Tu vas, m'a-t-elle dit, t'en aller à la ville:
La route n'est pas longue, une fois à Séville,
Tu chercheras mon fils, mon José, mon enfant ...
Et tu lui diras que sa mère
Songe nuit et jour à l'absent ...
Qu'elle regrette et qu'elle espère,
Qu'elle pardonne et qu'elle attend;
Tout cela, n'est-ce pas? mignonne,
De ma part tu le lui diras,
Et ce baiser que je te donne
De ma part tu le lui rendras.
JOSÉ, très ému.
Un baiser de ma mère?
MICAELA.
Un baiser pour son fils,
José, je vous le rends, comme je l'ai promis.
JOSÉ, continuant de regarder Micaëla.
Ma mère, je la vois ... je revois mon village.
Souvenirs d'autrefois, souvenirs du pays!
Vous remplissez mon cœur de force et de courage
O souvenirs chéris,
Souvenirs d'autrefois! souvenirs du pays!
JOSÉ.
Ma mère, je la vois,
Etc.
MICAELA.
Sa mère, il la revoit,
Etc.
JOSÉ, les yeux fixés sur la manufacture.
Qui sait de quel démon j'allais être la proie!
Même de loin, ma mère me défend,
Et ce baiser qu'elle m'envoie
Écarte le péril et sauve son enfant.
MICAELA.
Quel démon, quel péril? je ne comprends pas bien.
Que veut dire cela?
JOSÉ.
Rien! Rien!
Parlons de toi, la messagère
Tu vas retourner au pays ...
MICAELA.
Ce soir même, et demain je verrai votre mère.
JOSÉ.
Eh bien! tu lui diras que José, que son fils,
Que son fils l'aime et la vénère,
Et qu'il se conduit aujourd'hui
En bon sujet pour que sa mère
Là-bas soit contente de lui.
Tout cela, n'est-ce pas? mignonne,
De ma part, tu le lui diras,
Et ce baiser que je te donne,
De ma part tu le lui rendras.
MICAELA.
Oui, je vous le promets ... de la part de son fils
José, je le rendrai comme je l'ai promis.
JOSÉ.
Ma mère, je la vois
Etc.
MICAELA.
Sa mère il la revoit.
Etc.
JOSÉ.
Attends un peu maintenant ... je vais lire sa lettre ...
MICAELA.
J'attendrai, monsieur le brigadier, j'attendrai ...
JOSÉ, embrassant la lettre avant de commencer à lire.
Ah! Lisant. Continue à te bien conduire, mon enfant! L'on t'a promis de te faire maréchal des logis, peut-être alors pourras-tu quitter le service, te faire donner une petite place et revenir près de moi. Je commence à me faire bien vieille. Tu reviendrais près de moi et tu te marierais, nous n'aurions pas, je pense, grand-peine à te trouver une femme, et je sais bien, quant à moi, celle que je te conseillerais de choisir: c'est tout justement celle qui te porte ma lettre ... Il n'y en a pas de plus sage et de plus gentille ...
MICAELA, l'interrompant.
Il vaut mieux que je ne sois pas là! ...
JOSÉ.
Pourquoi donc? ...
MICAELA, troublée.
Je viens de me rappeler que votre mère m'a chargée de quelques petits achats; je vais m'en occuper tout de suite.
JOSÉ.
Attends un peu, j'ai fini ...
MICAELA.
Vous finirez quand je ne serai plus là ...
JOSÉ.
Mais la réponse? ...
MICAELA.
Je reviendrai la prendre avant mon départ et je la porterai à votre mère ... Adieu!
JOSÉ.
Micaëla!
MICAELA.
Non, non ... je reviendrai, j'aime mieux cela ... je reviendrai, je reviendrai ...
JOSÉ, lisant.
»Il n'y en a pas de plus sage, ni de plus gentille ... il n'y en a pas surtout qui t'aime davantage ... et si tu voulais ...« Oui, ma mère, oui, je ferai ce que tu désires ... j'épouserai Micaëla, et quant à cette bohémienne, avec ses fleurs qui ensorcellent ...
LE LIEUTENANT.
Eh bien! eh bien! qu'est-ce qui arrive? ...
CHOEUR DES CIGARIÈRES.
Au secours! n'entendez-vous pas?
Au secours, messieurs les soldats!
PREMIER GROUPE DE FEMMES.
C'est la Carmencita.
DEUXIÈME GROUPE DE FEMMES.
Non pas, ce n'est pas elle.
PREMIER GROUPE.
C'est elle.
DEUXIÈME GROUPE.
Pas du tout.
PREMIER GROUPE.
Si fait, dans la querelle
Elle a porté les premiers coups.
TOUTES LES FEMMES, entourant le lieutenant.
Ne les écoutez pas, monsieur, écoutez-nous,
Ecoutez-nous,
Ecoutez-nous.
PREMIER GROUPE, elles tirent l'officier de leur côté.
La Manuelita disait
Et répétait à voix haute
Qu'elle achèterait sans faute
Un âne qui lui plaisait.
DEUXIÈME GROUPE, même jeu.
Alors la Carmencita,
Railleuse à son ordinaire,
Dit: un âne, pour quoi faire?
Un balai te suffira.
PREMIER GROUPE.
Manuelita riposta
Et dit à sa camarade:
Pour certaine promenade
Mon âne te servira.
DEUXIÈME GROUPE.
Et ce jour-là tu pourras
A bon droit faire la fière;
Deux laquais suivront derrière
T'émouchant à tour de bras.
TOUTES LES FEMMES.
Là-dessus toutes les deux
Se sont prises aux cheveux.
LE LIEUTENANT.
Au diable tout ce bavardage.
PREMIER GROUPE.
C'est la Carmencita.
DEUXIÈME GROUPE.
Non, non, écoutez-nous
Etc., etc.
LE LIEUTENANT, assourdi.
Holà! holà!
Éloignez-moi toutes ces jemmes-là.
TOUTES LES FEMMES.
Écoutez-nous! écoutez-nous!
LES FEMMES.
Écoutez-nous!
LES SOLDATS.
Tout doux.
PREMIER GROUPE.
La Manuelita disait,
Etc.
DEUXIÈME GROUPE.
Alors la Carmencita,
Etc.
LES SOLDATS, en repoussant encore une fois les femmes.
Tout doux! tout doux!
Éloignez-vous et taisez-vous.
LE LIEUTENANT.
Voyons, brigadier ... Maintenant que nous avons un peu de silence ... qu'est-ce que vous avez trouvé là-dedans? ...
JOSÉ.
J'ai d'abord trouvé trois cents femmes, criant, hurlant, gesticulant, faisant un tapage à ne pas entendre Dieu tonner ... D'un côté il y en avait une, les quatre fers en l'air, qui criait: Confession! confession! ... je suis morte ... Elle avait sur la figure un X qu'on venait de lui marquer en deux coups de couteau ... en face de la blessée j'ai vu ...
LE LIEUTENANT.
Eh bien? ...
JOSÉ.
J'ai vu mademoiselle ...
LE LIEUTENANT.
Mademoiselle Carmencita?
JOSÉ.
Oui, mon lieutenant ...
LE LIEUTENANT.
Et qu'est-ce qu'elle disait, mademoiselle Carmencita?
JOSÉ.
Elle ne disait rien, mon lieutenant, elle serrait les dents et roulait des yeux comme un caméléon.
CARMEN.
On m'avait provoquée ... je n'ai fait que me défendre ... Monsieur le brigadier vous le dira ... A José. N'est-ce pas, monsieur le brigadier?
JOSÉ, Après un moment d'hésitation.
Tout ce que j'ai pu comprendre au milieu du bruit c'est qu'une discussion s'était élevée entre ces deux, dames, et qu'à la suite de cette discussion, mademoiselle, avec le couteau dont elle coupait le bout des cigares, avait commencé à dessiner des croix de saint André sur le visage de sa camarade ... Le lieutenant regarde Carmen; celle-ci, après un regard à don José et un léger haussement d'épaules, est redevenue impassible. Le cas m'a paru clair. J'ai prié mademoiselle de me suivre ... Elle a d'abord fait un mouvement comme pour résister ... puis elle s'est résignée ... et m'a suivi, douce comme un mouton!
LE LIEUTENANT.
Et la blessure de l'autre femme?
JOSÉ.
Très légère, mon lieutenant, deux balafres à fleur de peau.
LE LIEUTENANT, à Carmen.
Eh bien! la belle, vous avez entendu le brigadier?.. A José. Je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez dit la vérité.
JOSÉ.
Foi de Navarrais, mon lieutenant!
LE LIEUTENANT, à Carmen.
Eh bien! ... vous avez entendu? ... Avez-vous quelque chose à répondre? ... parlez, j'attends ... Carmen au lieu de ré pondre se met à fredonner.
CARMEN, chantant.
Coupe-moi, brûle-moi, je ne te dirai rien,
Je brave tout, le feu, le fer et le ciel même.
LE LIEUTENANT. Ce ne sont pas des chansons que je te demande, c'est une réponse.
CARMEN, chantant.
Mon secret je le garde et je le garde bien;
J'en aime un autre et meurs en disant que je l'aime.
LE LIEUTENANT. Ah! ah! nous le prenons sur ce ton-là ... A José. Ce qui est sûr, n'est-ce pas, c'est qu'il y en des coups de couteau, et que c'est elle qui les a donnés ...
LE LIEUTENANT.
Eh! eh! vous avez la main leste décidément. Aux soldats. Trouvez-moi une corde.
UN SOLDAT, apportant une corde.
Voilà, mon lieutenant.
LE LIEUTENANT, à Don José.
Prenez et attachez- moi ces deux jolies mains Carmen, sans faire la moindre résistance, tend en souriant ses deux mains à don José. C'est dommage vraiment, car elle est gentille ... Mais si gentille que vous soyez, vous n'en irez pas moins faire un tour à la prison. Vous pourrez y chanter vos chansons de Bohémienne. Le porte-clefs vous dira ce qu'il en pense. Les mains de Carmen sont liées, on la fait asseoir sur un escabeau devant le corps de garde. Elle reste là immobile, les yeux à terre. Je vais écrire l'ordre. A don José. C'est vous qui la conduirez ... Il sort.
CARMEN.
Où me conduirez-vous? ...
JOSÉ.
A la prison, ma pauvre enfant ...
CARMEN.
Hélas! que deviendrai-je? Seigneur officier, ayez pitié de moi ... Vous êtes si gentil ... José ne répond pas, s'éloigne et revient, toujours sous le regard de Carmen. Cette corde, comme vous l'avez serrée, cette corde ... J'ai les poignets brisés.
JOSÉ, s'approchant de Carmen.
Si elle vous blesse, je puis la desserrer ... Le lieutenant m'a dit de vous attacher les mains ... il ne m'a pas dit ...
CARMEN, bas.
Laisse-moi m'échapper, je te donnerai un morceau de la bar lachi, une petite pierre qui te fera aimer de toutes les femmes.
JOSÉ, s'éloignant.
Nous ne sommes pas ici pour dire des balivernes ... Il faut aller à la prison. C'est la consigne, et il n'y a pas de remède.
CARMEN.
Tout à l'heure vous avez dit: foi de Navarrais ... vous êtes des Provinces? ...
JOSÉ.
Je suis d'Elizondo ...
CARMEN.
Et moi d'Etchalar ...
JOSÉ, s'arrêtant.
D'Etchalar!... c'est à quatre heures d'Elizondo, Etchalar.
CARMEN.
Oui, c'est là que je suis née ... J'ai été emmenée par des Bohémiens à Séville. Je travaillais à la manufacture pour gagner de quoi retourner en Navarre, près de ma pauvre mère qui n'a que moi pour soutien ... On m'a insultée parce que je ne suis pas de ce pays de filous, de marchands d'oranges pourries, et ces coquines se sont mises contre moi parce que je leur ai dit que tous leurs Jacques de Séville avec leurs couteaux ne feraient pas peur à un gars de chez nous avec son béret bleu et son maquila. Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour une payse?
JOSÉ.
Vous êtes Navarraise, vous? ...
CARMEN.
Sans doute.
JOSÉ.
Allons donc ... il n'y a pas un mot de vrai ... vos yeux seuls, votre bouche, votre teint ... Tout vous dit Bohémienne ...
CARMEN.
Bohémienne, tu crois?
JOSÉ.
J'en suis sûr ...
CARMEN.
Au fait, je suis bien bonne de me donner la peine de mentir ... Oui, je suis Bohémienne, mais tu n'en feras pas moins ce que je te demande ... Tu le feras parce que tu m'aimes ...
JOSÉ.
Moi!
CARMEN.
Eh! oui, tu m'aimes ... ne me dis pas non, je m'y connais! tes regards, la façon dont tu me parles. Et cette fleur que tu as gardée. Oh! tu peux la jeter maintenant ... cela n'y fera rien. Elle est restée assez de temps sur ton cœur; le charme a opéré ...
JOSÉ, avec colère.
Ne me parle plus, tu entends, je te défends de me parler ...
CARMEN.
C'est très bien, seigneur officier, c'est très bien. Vous me défendez de parler, je ne parlerai plus ...
CARMEN.
Près de la porte de Séville,
Chez mon ami Lillas Pastia,
J'irai danser la séguedille
Et boire du Manzanilla!
Oui, mais toute seule on s'ennuie,
Et les vrais plaisirs sont à deux ...
Donc, pour me tenir compagnie,
J'emmènerai mon amoureux ...
Mon amoureux! ... il est au diable.
Je l'ai mis à la porte hier ...
Mon pauvre cœur très consolable,
Mon cœur est libre comme l'air ...
J'ai des galants à la douzaine,
Mais ils ne sont pas à mon gré;
Voici la fin de la semaine,
Qui veut m'aimer je l'aimerai.
Qui veut mon âme ... elle est à prendre ...
Vous arrivez au bon moment,
Je n'ai guère le temps d'attendre,
Car avec mon nouvel amant ...
Près de la porte de Séville,
Chez mon ami Lillas Pastia,
J'irai danser la séguedille
Et boire du Manzanilla.
JOSÉ.
Tais-toi, je t'avais dit de ne pas me parler.
CARMEN.
Je ne te parle pas ... je chante pour moi-même,
Et je pense ... il n'est pas défendu de penser,
Je pense à certain officier,
A certain officier qui m'aime,
Et que l'un de ces jours je pourrais bien aimer ...
JOSÉ.
Carmen!
CARMEN.
Mon officier n'est pas un capitaine,
Pas même un lieutenant, il n'est que brigadier
Mais c'est assez pour une Bohémienne,
Et je daigne m'en contenter!
JOSÉ, déliant la corde qui attache les mains de Carmen.
Carmen, je suis comme un homme ivre
Si je cède, si je me livre,
Ta promesse, tu la tiendras ...
Si je t'aime, tu m'aimeras ...
CARMEN, à peine chanté, murmuré.
Près de la porte de Séville,
Chez mon ami Lillas Pastia,
Nous danserons la séguedille
Et boirons du Manzanilla.
JOSÉ Parlé. Le lieutenant! ... Prenez garde.
LE LIEUTENANT.
Voici l'ordre, partez et faites bonne garde ...
CARMEN, bas à José.
Sur le pont je te pousserai
Aussi fort que je pourrai ...
Laisse-toi renverser ... le reste me regarde!